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Recension

MARTIN, Jean (2026) : Pour un soulèvement écologique. Étienne, Camille (2023). Éditions du Seuil, 177 p. EAN : 9782021501872 

 

Issue d’une famille d’agriculteurs et de montagnards de Tarentaise, Camille Etienne est née en 1998 près de Bourg-St-Maurice. « Les glaciers ont construit mon engagement, et le soulèvement conditionne mon être dans mes veines. Il me fait tenir debout. Les glaciers sont ma colonne vertébrale » (p.14).

Boursière et passée par Science Po., l’auteure s’est rapidement engagée dans des démarches concrètes, d’abord dans l’humanitaire puis contre l’exploitation des fonds marins et de l’Arctique, notamment auprès d’Amnesty International.

Présente dans les médias, elle est aujourd’hui une des jeunes leaders dont la voix porte sur la scène de la justice climatique et sociale, appelant un soulèvement inévitable pour elle. « Ce livre est mon manifeste pour nous défaire de notre prétendue impuissance face au plus grand défi de l’humanité. L’impuissance n’est qu’une obéissance. Le soulèvement écologique est vital et possible » (p. 18).

George Sand visionnaire

Et de se référer à George Sand qui écrivait en 1872, à Barbizon[1]: ‘La planète est encore assez vaste et assez riche pour le nombre de ses habitants ; mais il y a un grand péril en la demeure, c’est que les appétits de l’homme sont devenus des besoins impérieux que rien n’enchaîne. Si ces besoins ne s’imposent pas, dans un temps donné, une certaine limite, il n’y aura plus de proportion entre la demande de l’homme et la production de la planète (…) Si l’on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement, par la faute de l’homme » (p. 19-20).

La situation présente

« Là où le bât blesse, c’est dans notre manière d’habiter le monde, et plus précisément dans la répartition de ses ressources. Si tout le monde vivait comme un Français, il faudrait 2,7 planètes Terre. Et on peut enlever la virgule si ce Français s’appelle Bernard Arnault ou Vincent Bolloré » (p. 52).

« Après avoir appelé de nos vœux ce fameux « monde d’après » pendant la pandémie covid, on est nombreux à s’être réveillés avec la gueule de bois, réalisant que dit monde était entravé par la non-volonté des chefs de le laisser advenir. Le gouvernail du paquebot Monde peut donc être manipulé dans un sens qui convient au capitaine. Il semblerait que la méga-machine ne soit pas si démontable que ça » (p.63).

« Selon Chamath Palihapitiya, ancien cadre de Facebook : ‘Nous avons créé des boucles déclenchant des réactions de court terme nourries à la dopamine qui sont en train de détruire le fonctionnement de la société’. C’est d’ailleurs toujours étonnant de constater que les inventeurs de ces outils superpuissants interdisent à leurs propres enfants de les utiliser. Nous sommes devenus la matière première, et c’est l’outil qui nous transforme » (p. 166).

Quelles motivations et quels moteurs d’action ?

« Le savoir est le premier des pouvoirs et il est malmené. On doit se battre pour le défendre, réparer l’alarme incendie qui dysfonctionne » (p. 42).

« Depuis plus de deux décennies, l’apathie réduit en cendres notre monde. Et cette apathie, je veux la comprendre. La maison dont parlait Jacques Chirac en 2002 (‘Notre maison brûle et nous regardons ailleurs’, au Sommet de la Terre de Johannesburg) ne s’est pas enflammée d’elle-même, quelqu’un ou quelques-uns ont déclenché l’incendie » (p. 21).

« En bref, le soulèvement écologique est urgent et le sera probablement jusqu’à la fin de nos jours. Mais c’est une course de fond ou seule l’endurance dans la durée compte, ce n’est pas un sprint aveugle ». « Être radical signifie aller à la racine du problème. Démanteler une société techno-industrielle, sevrer une addiction civilisationnelle aux énergies fossiles et à l’extractivisme prend du temps. Beaucoup de temps » (p. 58-59).

« C’est dur, dur d’arrêter quoi que ce soit quand on est addict. Refuser ce dernier shoot qui nous promet l’overdose. Mais moins dur que de ne pas y survivre (…) Comment le coût transitoire, aussi incertain soit-il, pourrait-il être supérieur à des effondrements en cours ? » (p. 129).

Parfois des réflexions fortes quoiqu’énigmatiques : « La fuite est un luxe. Un luxe lâche. Parce que nous craignons de regarder les choses telles qu’elles sont » (p.25). Et : « ll faut prendre le temps de ne plus en perdre » (p.128)[2].

Avoir peur et faire peur …

La peur serait-elle une voie d’avenir ? Pour l’auteure, cela parait être le cas.

« Et si le remède à notre impuissance était la peur ? Qui peut dire qu’il ne craint pas ce qui vient ? Il est urgent d’avoir peur, car c’est l’issue de secours du déni » (p. 38).

« Selon Günther, Anders, penseur des catastrophes du XXe siècle, ‘la tâche morale la plus importante aujourd’hui consiste à faire comprendre aux hommes qu’ils doivent s’inquiéter et qu’ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime. Ne sois pas lâche, aie le courage d’avoir peur’. Avoir peur n’est pas le contraire du courage, mais de la témérité et de l’inconscience » (p. 46-7).

« Pour moi, seule la peur partagée peut permettre une union. La peur, c’est le contraire de l’apathie, c’est une étape vers l’acceptation et donc vers l’action. Qui, seule, peut nous sauver collectivement. La peur est, paradoxalement, un chemin vers le raisonnable, vers le savoir et la science » (p.43).

Et/mais les recommandations des journalistes : « Ne pas faire trop peur. Je ne compte pas le nombre de fois où l’on m’a fait cette recommandation : oui, à la punchline, non aux larmes, il faut que je sois incisive tout en restant pudique. Que je choque mais sans dérouter » (p. 29),

De l’absence de fossé intergénérationnel à plus de justice sociale

« La fausse division ‘générationnelle’ empêche de donner à voir la vraie fracture, la fracture sociale. Elle participe à cacher l’éléphant dans la pièce. Car il y a bien une génération au pouvoir, née dans les années 1950 à 1970, celle de mes aînés. En déléguant le combat écologique aux jeunes, elle les accompagne avec mépris et moqueries ou, au mieux, s’excuse d’être une génération déjà perdue. Comme si leurs mains ne possédaient pas la puissance que l’on cherche » (p.126). « Ceux qui se lancent corps et âme dans une lutte pour préserver la vie sur Terre sont applaudis ou méprisés, c’est selon. Mais ils sont rarement rejoints » (p. 11).

Question d’éthique : « Comme le remarquait le philosophe David Hume : ‘Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de mon doigt’. Mais cela est contraire à notre morale, au principe de responsabilité qui nous anime » (p. 56).

« Les sciences sociales nous rappellent qu’il n’y a pas de geste individuel : l’intime est politique » (p. 115). « Le soulèvement écologique, c’est se défaire de notre dépendance à des ressources dont la raréfaction entraîne des conflits » (p. 172). Considération actuelle : « L’écologie décoloniale reprend ce recoupement : ce sont les mêmes structures de domination qui expliquent l’oppression des personnes racisées et la destruction du vivant » (p. 133)

Décroissance ou nouvelle croissance ?

André Gorz écrivait déjà en 1977 : « L’utopie ne consiste pas, aujourd’hui, à préconiser le bien-être par la décroissance ; l’utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale peut encore apporter le mieux-être, et qu’elle est matériellement possible ». Camille Etienne en 2023 : « La décroissance n’est pas un abandon de l’idéal de progrès, ou un recul du niveau de vie, elle est au contraire l’espoir de voir le progrès et le niveau de vie poursuivre, pour de vrai, leur marche en avant. L’espoir de voir la santé et les liens sociaux progresser » (p. 169).

« Un sondage commandé par le Medef a établi que 67 % des Français seraient favorables à la décroissance, entendue comme la réduction de production de biens et de services pour préserver l’environnement et le bien de l’humanité » (p.169).

En guise de conclusion

On le constate rapidement, l’auteure est engagée, à l’image de certains sous-titres de son ouvrage tels que : « Criminalité de la puissance », « L’impuissance orchestrée », ou « Ne pas attendre de nos dirigeants qu’ils nous sauvent ». Les critiques sont fortes à l’encontre des actions délétères des grands « marchands/promoteurs » de dérèglements et de maladies que sont les pétroliers au premier chef, également l’industrie du tabac et d’autres encore dont on sait qu’ils ont tout fait et agissent encore pour limiter ou disqualifier la reconnaissance des problèmes majeurs que causent leurs activités et produits.

Au chapitre 5 sont évoquées l’éventualité et les actions de désobéissance civile, qui, selon l’auteure, peuvent faire avancer les choses, en tout cas la réflexion. Cette partie de l’ouvrage est riche de références aux précurseurs de la réflexion critique sur la technologie, notamment Jacques Ellul et Ivan Illich, plus récemment Bruno Latour, Philippe Descola, Aurélien Barraud, Kate Raworth, parmi bien d’autres.

Le livre contient nombre d’informations et de références utiles. Que vous partagiez ou non les réflexions de Camille, vous ne sortirez pas indemne de la lecture de son ouvrage, qui appelle à l’introspection et plus généralement à la réflexion, et ouvre des pistes (de progrès ?) pour le futur.

NB : pour information, Camille Etienne interviendra lors du E4S (Entreprise for Society) Impact Information Summit/Showcase, au Swiss Tech Convention Center (EPFL), à Lausanne, le 17 septembre 2026.

[1] In « Impressions et souvenirs » (https://archive.org/details/impressionsetso01sandgoog/page/n7/mode/2up).

[2] Sur le sujet : Laborit, H. (1985) – L’éloge de la fuite (extrait :  Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté… Il ne reste plus que la fuite.  »

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Version pdf: Recension – Pour un soulèvement écologique

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