Recension
MARTIN, Jean (2026) : Et maintenant, que faisons-nous ? VASSEUR, Flore (2024). Editions Grasset. 158 p. ISBN: 978-2-246-84031-2.

« Comprendre la fin d’un monde, l’émergence d’un autre et le travail de celles et ceux qui, peut-être, le feront », une trajectoire de plus de 20 ans au cours desquels l’auteure, cinéaste et entrepreneure, propose des pistes en vue d’un nouveau monde meilleur.
S’il est louable, l’objectif n’est pourtant pas si simple. Que faut-il faire, lutter contre, ou lutter pour ? Cela dépend de qui vous avez décidé d’être … et, dans le cas présent, en partie aussi de ce que vous avez vécu.
Une trajectoire contrariée …
Originaire d’Annecy, Flore Vasseur étudie les sciences politiques à Grenoble, puis suit un enseignement à HEC Paris. Elle travaille ensuite pour un groupe industriel du luxe et s’installe à New York en 1999 où elle fonde par la suite, et avec succès, une société de marketing. Du plein néo-libéral …
Présente à New York le 11 novembre 2001, les désillusions commencent : « Ces attentats me donnent un petit temps d’avance. Ils torpillent ma trajectoire gonflée d’orgueil, je prends la sortie de secours, quitte ce pays sans joie. Je veux comprendre d’où viennent vraiment ces bombes (…) Depuis, j’essaie de transmettre ma panique afin que les adultes autour de moi bougent enfin (…) Je me cherche un groupe, des personnes pour me rassurer, m’éclairer, je me rapproche des lanceurs d’alerte, des activistes, des artistes » (47-48).
Suivie d’une totale remise à plat
Les mots sont durs et les appréciations pour le moins radicales : « Le capitalisme est une mise à mort. Il a besoin de sang et de larmes autant que de pétrole. On a tout brûlé, raclé le fond des océans (…) On a cru être les gagnants du système, on a laissé faire. On a toujours su, on n’a rien fait » (18-19).
« Le monde est en train de perdre le Nord, l’absurde gagne partout. Ce qu’il resta de la démocratie, des institutions, rompt sous un autre big bang : le télescopage des catastrophes écologiques, sociales, économiques, psychiques, créées par le dogme de la croissance à tout prix. Il n’y a plus de boussole » (29). On ne s’étonnera pas de trouver chez Vasseur une forte critique – justifiée bien sûr – du concept de PIB (76), excluant de nombreuses externalités négatives, au détriment de l’environnement.
L’aspiration capitaliste du départ est révolue et les inspirations singulièrement nouvelles et déterminées, telles qu’elles apparaissent dans son film documentaire « Bigger Than Us », co-produit avec l’actrice Marion Cotillard.
Vers de nouvelles ambitions
Présenté au Festival de Cannes en 2021, « Bigger Than Us » met en scène Melati Wijsenl, une activiste indonésienne de 18 ans, pour le climat et l’écologie. Celle-ci va à la rencontre de jeunes activistes de pays différents, luttant pour les droits humains, le climat, la liberté d’expression et la justice sociale.
Du Liban à l’Ouganda, en passant par la Grèce, le Malawi, les Etats Unis et le Brésil, il illustre ce que l’on peut faire concrètement en la matière, et encourage à agir plutôt que de se résigner.
Dans son livre, Flore Vasseur revient sur plusieurs épisodes du film.
On y trouve aussi restitués les propos tendus entre cadres bancaires parisiens : « On choisit un aveuglement volontaire pour asseoir une servitude volontaire, on choisit le déni pour maintenir une sorte de cohérence personnelle, rester dans la pièce de théâtre et ne pas être rejeté par son groupe, pour éviter l’anxiété, pour ne pas dire qu’on se sent impuissant » (74-75).
De même qu’une conversation avec une professeure dans une école d’ingénieurs : « Cela fait trente ans que j’enseigne et pour la première fois je me dis qu’il faut que j’arrête. Que nos écoles d’ingénieurs font partie du problème (…) Qu’est-ce qu’il nous reste à enseigner, à nous qui formons des ingénieurs ? » Réponse : « C’est vrai qu’il est temps de se demander à quoi sert tout ce progrès, nos intelligences, nos rationalités (…) Ce qu’il vous reste à enseigner, c’est à durer, à tenir. Il va falloir faire avec l’imprévisible, apprendre non pas à croître ou maîtriser, mais à être robustes » – citant Olivier Hamant, chantre de la robustesse (97-98) [1].
… Et un échange, pour le moins inattendu, avec une collégienne : « une jeune fille se plante face à moi et me lance, ferme : Madame… comment vous faites avec votre échec ? » (88). Y a-t-il une bonne réponse ?
Ces rencontres poussent l’auteure à se questionner, plus encore à se redéfinir au sein d’un monde nouveau où il lui est, à l’évidence, difficile de se placer, au contact des autres, quitte à vivre et devoir assumer certaines humiliations refondatrices : « Ce qui compte, c’est ce qui nous lie, le bien que nous nous faisons. Cette autre façon d’être au monde, nous posons quelques cailloux pour ne pas nous perdre (…) On me dit que ces moments ensemble soignent. Et j’ai peut- être trouvé là ma potion, on est là, à répondre présent. Peut-être me faut-il cesser de « faire ». Et me mettre à prendre soin ». Ajoutant cette expression énigmatique « Assumer d’être sorcière » (28).
Ainsi, « on ne s’engage pas par choix, mais par fatalité » et pour « dépasser notre honte », en témoigne Mohamad, jeune Syrien qui a créé une école dans un pays en guerre.
« Où que j’aille, c’est toujours la même histoire d’humiliation dépassée » (57).
L’homme et la nature, un oxymore résultant d’une erreur fondamentale
On croirait lire Descola[2] et sa remise en cause de la nature, paradigme plaçant l’homme à côté d’un environnement dont il est en réalité l’un des éléments fondamentaux : « La croyance que nous serions séparés, de tout, en tout, tout le temps. Là retirer, c’est faire tomber le capitalisme comme un château de cartes » (100).
C’est aussi la faute à Descartes, dont la méthode nous a conduit sur une mauvaise voie et vers les écarts que l’on connait d’une humanité conquérante, voire impérialiste et exclusive, inspirée plus tard par une certaine pensée philosophique naturaliste.
« Avec ce postulat de séparation, nous posons des clôtures dans les champs comme dans nos pensées, délaissant sens et bien communs. Au service de l’individu-roi, l’accaparement des terres justifie celui des peuples, des femmes, des savoirs (…) À découper le monde, nous nous sommes coupés de nous-mêmes (104-105). « Nous avons à nous remettre à notre juste place, à l’intérieur et non-au-dessus de la chaîne du vivant, à nous réjouir de notre animalité » (107).
Nous ne sommes en fait qu’un élément du vivant sur terre …
Construire de nouvelles cathédrales, pour un futur qui ait de l’avenir
La France n’est pas en reste de ces dérives : « Comment justifier qu’en France un ministre de l’intérieur traite les militants d’éco-terroristes, que défiler pour le climat se termine en garde à vue ? Au royaume des affreux, toute personne qui lutte est un épouvantail car elle porte le miroir glaçant de la honte. Quand on n’a plus d’arguments, on casse le miroir, on dénonce la folie supposée des autres » (79).
En réponse, il s’agit de changer au plus vite d’attitude et d’adopter de nouveaux modes de penser et d’action : « Être du côté de l’amour, de l’Humanité et de la joie, c’est agir dans l’esprit des cathédrales – je pourrais dire mosquée, temple, synagogue. Pour parler d’une énergie qui vient de la nuit des temps, qui veut permettre l’étape d’après. Grandir, c’est-à-dire s’inventer. Apprendre et transmettre (…) Faites comme les bâtisseurs de cathédrales, œuvrant à la construction d’un édifice en sachant qu’ils n’en verraient pas le résultat. Cet esprit, c’est celui d’une Humanité capable de penser et de peser sur le temps long » (140).
Aller de l’avant, c’est la seule façon de faire : « Être un bon ancêtre, c’est agir, poser des actes, non pour ses enfants, ni pour leurs enfants après eux, mais pour toutes celles et ceux qui nous suivent. C’est ça la justice intergénérationnelle (139). On s’engage vers le haut, vers l’avant, l’après, l’au-delà. Et il y a de la place pour tout le monde. Il est mille raisons d’avoir peur, de désespérer, mais il en est mille et une de se remettre debout » (141).
Pourtant, derrière cette énergie et malgré cette volonté de sur-vivre, la partie n’est pas gagnée : « Le capitalisme gagne encore et encore. Il se repaît de sa critique. Lutter « contre » ne sert à rien. Oui, ça fait du bien de taper dessus mais c’est en pure perte. Au mieux, vous donnez des croquettes à l’algorithme (148-149). Il faut lutter « pour », parce qu’on ne bougera personne en criant que ce sont des gros lâches, même si c’est vrai. On bougera en prouvant que derrière l’épreuve il y a un cadeau. Celui d’être debout, aligné, lié. Celui d’avoir une place, une utilité, une communauté. Celui de servir quelque chose de plus grand que soi » (151-152).
En fait, tout un monde à « recomposer » … selon les bons mots de Pignocchi[3]. Chez l’auteure, en « panique » comme elle le dit elle-même, l’optimisme de la volonté tutoie parfois un certain pessimisme de la raison, … sur les pas de Gramsci.
[1] Harnant, O., 2022 – La Troisième voie du vivant, 320 p., coll. OJ.SCIENCES, éditeur Odile Jacob.
[2] Lire notamment, Descola, P. et Pignocchi, A., 2022 – Ethnographies des mondes à venir, Ed. Le Seuil, coll. Anthropocène.
[3] Pignocchi, A., 2019 – La Recomposition des mondes, éd. Le Seuil, coll. Anthropocène.
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