Recension
MARTIN, Jean (2026) : Le Monde et la Terre, comment les préserver ? VAN REYBROUCK, David (2025). Editions Actes Sud. 80 p. EAN: 9782330213725.

De la raison d’Etat à la Raison de Terre … une réflexion stimulante de David van Reybrouck
David van Reybrouck est un historien culturel et écrivain belge dont les connaissances, la lucidité et le caractère incisif, voire visionnaire, de la pensée et les propositions m’ont vivement intéressé à la lecture de ses précédents ouvrages (par exemple, « Le Fléau« , Congo« , « Contre les élections« ). C’est dire que j’ai été attiré par son dernier petit opus « Le Monde et la Terre – Comment les préserver ? » (Actes Sud, 2025).
L’auteur développe dans son nouvel essai une réflexion nécessaire ou il différencie – naturellement – le Monde, de la Terre : « La Terre est plus que le monde, plus que la somme des pays. La Terre est ce système complexe de processus physiques, chimiques et biologiques sur le sol, en mer, dans la glace et dans l’air, où la vie a pu naître. Quand on confond le monde et la terre, on risque de donner trop d’ampleur à l’être humain, d’en faire le centre de tout ».
Et encore « plus que tous les conflits et bouleversements géopolitiques, les défis planétaires actuels constituent le plus grand problème à la fois de sécurité et de santé. Les lois de la nature n’ont que faire de nos querelles mutuelles » (p. 10-11).
« La dislocation de l’habitabilité se poursuit sans relâche. Qui aurait pu penser que l’activité humaine se dissocierait totalement de la Terre porteuse (…). Comment pouvons-nous réattribuer à la Terre une place centrale. (En fait) la Terre s’est déjà replacée au centre sans qu’on le lui demande » (11).
Bonne question, mais les puissants, exploitants, profiteurs et belliqueux du monde ne semblent pas se la poser, et surtout en admettre la nécessité, encore moins se fixer l’objectif d’y répondre.
La diplomatie au service de la raison d’Etat
Van Reybrouck développe d’abord une histoire résumée de la diplomatie comme alternative à la guerre, depuis l’Antiquité. Il décrit l’émergence de la raison d’Etat, initiée selon lui par Machiavel puis développée principalement par le cardinal de Richelieu (19). En réponse aux difficultés majeures de « vivre ensemble », l’auteur plaide l’adoption de la « Raison de Terre », fondée sur une habitabilité de la planète, qui permette – – aux êtres d’y (sur)vivre aussi bien que possible, en fait de la moins mauvaise manière qui soit. « La Raison de Terre, une approche globale qui place les besoins fondamentaux du système terrestre au-dessus des besoins nationaux » (35).
En consultation avec les populations locales
« La sagesse collective du monde de se faire entendre » serait au cœur d’une telle démarche, à supposer qu’on s’en donne les moyens. Une réponse purement institutionnelle ne saurait en effet suffire, en témoigne l’adaptation toute relative des schémas classiques traditionnels du multilatéralisme, à la crise climatique : « Quand on adopte un point de vue uniquement institutionnel, on n’entrevoit que des solutions institutionnelles » (31). Du bon sens !
L’auteur se réfère ensuite à un sondage réalisé par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et l’université d’Oxford, auprès de 73’000 participants originaires de 77 pays, soit la plus grande enquête jamais réalisée sur le climat. A la différence de trop de décideurs, 80% des répondants appellent à plus de mesures contre le dérèglement climatique et le recul de la biodiversité (40-43). Favorable à la consultation large des collectivités, van Reybrouck réitère son appel à la création d’assemblées citoyennes (cf son livre « Contre les élections »), déjà expérimentées dans une demi-douzaine de pays … et même au niveau mondial depuis octobre 2021 ou la première « Assemblée mondiale », placée sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies réunit un panel de participants représentatifs de l’ensemble du monde. Au crédit de ce collectif, la « Déclaration de l’Assemblée mondiale des peuples pour un avenir durable[1] », appelant entre autres à une protection juridique de la nature contre les écocides (42-45).
A la condition de choix éthiques et solidaires
Ainsi, « la polycrise planétaire à laquelle nous sommes confrontés n’est pas une simple guerre ». Nous avons là quelque chose de radicalement nouveau, une forme de complexité qui surpasse les conflits classiques. Cette polycrise est certes anthropogène mais elle n’a pas de solution anthropocentrique¸ « elle a ses propres accélérations qui catapultent les conséquences bien au-delà de son origine humaine » (33).
Et encore, « La politique de la Terre que nous devons concevoir exigera des choix profondément éthiques qui ne peuvent être confiés uniquement aux négociateurs nationaux et aux groupes d’intérêt particuliers ». Pour l’auteur, les concertations citoyennes doivent nous servir de boussole éthique, d’autant que certains choix sont particulièrement complexes et délicats, tels que ceux relevant de la bio-ingénierie (49-52).
En conclusion : « Il est temps de concevoir un nouveau modèle géocentrique – au sens non pas astronomique, mais philosophique : une prise de conscience fondamentale qui place le système de la Terre au centre et reconnaît la raison de Terre comme pierre angulaire. Le monde a démantelé la Terre et, à présent, la Terre doit démanteler le monde ».
La philosophie africaine d’ubuntu[2] – fondée sur le principe selon lequel je suis parce que nous sommes – serait une bonne source d’inspiration pour une « politique de la Terre », conçue sur la solidarité et l’interconnexion universelle entre les êtres vivants.
Fortes paroles… Par les temps qui courent où la loi du plus fort s’exprime sans vergogne, ni respect des droits fondamentaux et du droit international, où le monde est accaparé par des guerres dont on ne voit pas la fin, où l’IA fait florès au risque de décérébrer, voire déshumaniser, écoutons le sage -et, c’est vrai, quelque peu idéaliste – van Reybrouck.
Sans autre issue
Continuons à parler, établir, partager et échanger de nouveaux récits. Agissons !
Le temps est révolu de s’indigner seulement, nous pouvons et devons encore agir et transformer… Nous savons quoi faire (sur le sujet de la sortie des combustibles fossiles – van Reybrouck parle de « cauchemar fossile »).
Soyons sobres et à défaut de décroître -quoi que – redéfinissons a mimima une croissance aujourd’hui délétère, mortifère et sans avenir, sinon pour la Terre, en tous les cas pour l’humanité, … dans tous ses états.
[1] Declaration-FRENCH-GlobalPeoplesAssembly2022.pdf.
[2]Ubuntu (philosophie) — Wikipédia.
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Version pdf : Recension – Le Monde et la Terre