Recension
MARTIN, Jean (2026) : Le pacte des baleines. IHIMAERA, Witi (2025). Editions Au vent des îles. 272 p. ISBN 2367345783

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C’est le dernier livre de cet écrivain maori, néo-zélandais de nationalité, auteur d’une bonne quinzaine d’autres ouvrages et plusieurs fois primé pour ses œuvres littéraires.
« J’ai opté pour un roman fantastique basé sur les mythes polynésiens, avec l’espoir de faire voguer la pirogue la plus évocatrice de l’Océanie vers le reste du monde » (p. 262).
L’étrangeté du dialogue entre cétacés et humains qu’il présente dans cet ouvrage dépayse et peut surprendre le lecteur, de même que le « métamorphisme » du vivant auquel il invite, habituellement réservé à la science géologique, auquel renvoie la métaphore d’un jeune homme développant des branchies et chevauchant le roi de baleines.
Long périple entre la Polynésie et l’Antarctique d’un grand groupe de mysticètes (baleines à fanons), amies/partenaires des autochtones, entraînant le lecteur dans le monde subaquatique et lui faisant découvrir une mythologie attachante propre aux régions des mers du Sud.
Le lecteur, anthropologue de circonstance, découvrira à cette occasion des relations sensorielles et quasi sensuelles, particulières et inédites, entre l’homme et le reste du vivant, peu familières à la culture occidentale.
Ainsi et entre autres invitations :
» L’arrogance de l’homme empira et fragmenta l’unité originale du monde. Avec le temps, l’homme divisa le monde en deux : une moitié en laquelle il pouvait croire et une moitié en laquelle il ne pouvait pas croire. Le réel et l’irréel. Le naturel et le surnaturel. Le scientifique et le fantastique. Il érigea une barrière entre ces deux mondes et qualifia un côté de rationnel, et tout ce qui se trouvait de l’autre côté, d’irrationnel » (p. 45).
» Dans le temps d’Avant, Ta’aroa était le créateur. L’univers des anciens était à la fois naturel et surnaturel, réel et irréel. Le rationnel se mêlait à l’irrationnel, la physique à la métaphysique. Mais quand vint le temps d’Après, le système de connaissance holistique des tribus fut renié. Des distinctions s’établirent entre ce qui était scientifique et ce qui ne l’était pas, entre ce qui constituait l’histoire et le reste, entre le monde soi-disant civilisé et le monde soi-disant païen. La relation des peuples avec les espaces non-humains fut discréditée, reléguée au plan des superstitions. Et si le monde des dieux avait bel et bien existé dans le passé ? Et si les hommes avaient eu un lien privilégié avec l’univers tout entier ? Et si l’humanité avait su communiquer avec toutes les entités du vivant ? » (p. 111).
« Cette époque est révolue. Il faut maintenant faire face au changement climatique qui provoque la montée du niveau des mers, la fonte des glaces, et un déclin précipité des populations de krill. Comme si un trou noir géant était apparu dans l’océan et avait englouti leurs masses » (celles des baleines) (p. 148).
« Les non-Polynésiens ne peuvent même pas imaginer l‘efficacité de nos incantations rituelles (karakia). Ils fondent leur jugement sur les qualités techniques des vaisseaux ou sur leur science de la navigation. Mais ce sont les karakia qui ont gonflé nos voiles, qui nous ont orientés » (p. 156).
« Ce que j’essaie de dire, c’est qu’il faut toujours admettre la possibilité d’un monde d’Avant. Et que le fantastique continue à exister jusqu’à aujourd’hui » (p. 219)
« Le passé n’a jamais été – et ne sera jamais – derrière nous » (p.242)
« Si seulement nous pouvions tous recevoir et relever un tel défi, aller au fin fond du monde, atteindre l’horizon de tout ce que nous pouvons accomplir en tant qu’êtres humains et démontrer notre capacité de transcendance. Redevenir des métamorphes. Renouer avec tous nos environnements – naturel, temporel et surnaturel. Et reprendre la conversation que nous avons toujours entretenue avec eux. Il nous faut revenir à nos origines si nous voulons sauver notre univers, tout ce qui respire notre air, et nous-mêmes par la même occasion. Si nous sommes probablement issus de rien, ce néant détient néanmoins un potentiel illimité. Soyons dignes de notre ascendance » (pages 258-259).
Au propre et au figuré, ce roman est une plongée profonde dans des eaux singulièrement différentes des nôtres, et pourtant familières à de nombreux peuples premiers incarnant des cultures et un développement cognitif aux antipodes – y compris géographiques – de notre quotidien et de notre vécu.
Une occasion de revisiter, voire bousculer, nos certitudes et nos émotions d’occidentaux, à la lecture d’un ouvrage de grande qualité rédactionnelle et passionnant.
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Version pdf : Recension – Le pacte des baleines